Le 25 novembre dernier à Villiers le Bel, un véhicule de la police nationale heurtait la moto sur laquelle circulaient Lakamy et Mohsin, provoquant la mort tragique des adolescents. Au cours des nuits suivant le drame, des jeunes s’en prennent aux policiers, brûlant des voitures et tirant à balles réelles. Le commissaire de Sarcelles est attaqué et gravement blessé, Villiers-le-Bel est alors en feu. Mais quelques jours plus tard, le calme revient.
La banlieue constate avec soulagement que, contrairement aux émeutes de Clichy-sous-Bois en 2005, celles de Villiers-le-Bel n’ont pas provoqué l’embrasement général. Le point commun entre la révolte de 2005 et celle de 2007 est qu’elles ont été déclenchées par une exacerbation des tensions entre certains jeunes des quartiers populaires et la police nationale.
La crise des banlieues est plus profonde que les événements violents par lesquels elle se révèle à nos yeux. Derrière les voitures brûlées et la confrontation avec les forces de l’ordre, qui incarnent l’autorité de l’État, il faut lire un délitement du contrat qui lie les jeunes citoyens à la République. La banalisation des discriminations, la culture du chiffre qui favorise les dérives et les bavures policières, les contrôles d’identité répétés, le discours dominant sur les banlieues, donnent à certains la fâcheuse impression d’être considérés comme des citoyens de seconde zone. Le traitement judiciaire des violences urbaines est significatif. Les comparutions immédiates sont des procès expéditifs dont le rythme et le déroulement rendent impossible le travail efficace des avocats et des juges. Souvent, les principaux éléments d’inculpation sont des témoignages de policiers rédigés de façon entendue et les sentences sont des peines de prison ferme standardisées.
Si des individus sont considérés, du point de vue des droits qui leurs sont accordés, comme des citoyens de seconde zone, l’issue fatale est qu’ils réagissent en s’affranchissant de leurs devoirs de citoyens. L’acteur à l’origine de la remise en cause du contrat social n’est pas forcément celui que l’on croit.
De ce point de vue, la «rupture» a bien eu lieu, mais elle a commencé bien avant son intronisation à l’Elysée, quand Sarkozy était Ministre de l’Intérieur. La suppression de la police de proximité, ses déclarations tonitruantes sur les cités, l’utilisation du terme de voyoucratie, témoignaient d’un changement de cap dans la façon dont la France d’en haut regardait la France d’en bas. Ce qu’on finira par appeler la crise des banlieues est la conséquence logique de cette rupture.
En principe, la République réunit des individus qu’elle regarde comme des personnes morales, sans distinction d’appartenance à certains groupes sociaux. Lorsque certains se sentent lésés, parce qu’ils ont le sentiment de ne pas être reconnus socialement à leur juste valeur ou parce qu’ils se sentent exclus du partage de la richesse, ils peuvent substituer de nouvelles normes mettant au second plan les normes dominantes pour constituer un groupe social distinct. Se développe alors une tension entre la société dans son ensemble et le groupe social constitué. Les violences urbaines se développent lorsque s’accroît l’écart entre les aspirations des individus et l’amélioration effective de leurs conditions de vie, notamment lorsque le consumérisme ne s’accompagne pas d’une augmentation du pouvoir d’achat.
Un état de crise est toujours une situation de rupture entre deux situations plus ou moins équilibrées. La question est de savoir vers quel nouvel équilibre la communauté souhaite se diriger : une organisation sociale basée sur le communautarisme, la répression et la loi du profit ou une société dans laquelle les intérêts des différents groupes sociaux sont pris en compte dans le cadre d’un juste compromis.
Mais avant de savoir comment répartir les droits et les richesses, une question préalable est de savoir quels critères vont définir les différents groupes. Durant l’après-guerre, le modèle fordiste reposait sur le clivage entre travailleurs et capitalistes.
Aujourd’hui, la société est atomisée par le marché, si bien que la définition des groupes sociaux tend à s’établir sur des bases générationnelles, ethniques, religieuses.
La tendance vers laquelle nous courons est une société fondée sur le communautarisme et régulée par une police anti-émeute militarisée. Cela constitue une régression par rapport à la précédente qui fondait les rapports sociaux sur le fonctionnement du mode de production de la richesse. Mais on peut modifier cette tendance.
Notre rôle, en tant que socialistes, est de proposer une politique alternative, fondée sur une analyse des situations économiques et sociales, qui ouvre l’espace public trop longtemps confisqué à cette génération oubliée et défende ses intérêts dans le cadre de la République. Il est aussi de construire un projet collectif qui transcende les intérêts spécifiques.
Abdelkader Slifi
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